
GIOVANNI OU LES BOULEVERSEMENTS DU MONDE
Giovanni Giannini est un homme d’obsessions ; des êtres de rêve ou de cauchemar ponctuent son œuvre et lui donnent son unité, au delà des évolutions de style ou de la diversité des techniques qu’il utilise.
Giovanni nourrit son oeuvre de ses expériences et de ses traumatismes mais ce sont aussi les lieux de sa vie qui donnent à celle-ci son contexte. Quand les paysages toscans évoquent le fourmillement de la vie, les villes modernes aux immeubles ternes et quasi aveugles rappellent les régimes d’oppression, mais la ville est aussi traitée comme le lieu des plaisirs et du jeu. L’espace en général revêt chez Giovanni une dimension symbolique aussi essentielle que les autres figures.
L’artiste ne parlait pas de son travail, il utilisait la séduction et un humour bienveillant pour communiquer. Depuis son enfance, le dessin et la peinture étaient son véritable moyen d’expression. Au fur et à mesure, il s’est créé un vocabulaire personnel qui passe par son art et se développe sans cesse à travers ses thèmes mais aussi dans la variété des techniques qu’il teste et sa créativité dans le choix de celles-ci.
JEUNESSE
Giovanni naît à Prague le 22 avril 1930, Pariska Ulice Jedna, rue de Paris numéro 1.
Son grand-père maternel, Emil Svoboda, né en 1878 et mort en 1948 est un homme à la forte personnalité. Avocat et philosophe tchèque, écrivain et professeur de droit civil et d’histoire du droit à la faculté de droit de l’université Charles de Prague dont il est le doyen de 1929 à 1930. Giovanni, l’aîné de ses petits enfants, aura une relation privilégiée avec ce grand-père remarquable.
Giovanni vit en Italie avec sa mère, Zdéna Svoboda Giannini et son père Gastone Giannini, officier de marine originaire de Florence. La famille s’installe successivement à Florence puis à Tarente, Gênes, et, à partir de 1945, à Varese.
Chaque été, même durant la Seconde Guerre Mondiale, il se rend à Prague en train avec sa mère, d’où sa fascination pour les gares et les trains, symboles chez lui de changements du monde, de bruits et de fureur.
La première langue parlée par Giannini est le tchèque, qu’il pratique dès sa petite enfance dans la famille de sa mère, si bien qu’il a toujours conservé, aussi bien en italien qu’en français, un très léger accent.
C’est très tôt qu’il découvre et use du pouvoir du dessin : il commence par faire des bandes dessinées puis sa vocation de peintre se révèle très vite.
À 18 ans, il se rend à Paris, d’abord accueilli par le peintre Josef Sima et sa femme Nadine, qui habitent près de la Cité universitaire. Dès son arrivée en 1948, il réussit le concours de l’ENSAD (École nationale des Arts décoratifs). Il en sort major, quatre ans après et débute sa carrière dans l’illustration publicitaire.
Parallèlement, il continue à peindre, dans son premier atelier, rue du Moulin vert dans le 14ème arrondissement. Il y approfondit ses techniques picturales et développe le pastel et la peinture à l’huile. Il se marie avec Dorita Barron, traductrice de japonais et d’anglais qui travaille au Readers’Digest et leur fille Patricia naît en 1961.
APRÈS 1968 ET L’INVASION DE PRAGUE
Giannini abandonne son premier atelier pour se rapprocher de Montparnasse (atelier de la rue Liancourt) puis, en 1968 s’installe définitivement à la Cité des vignes, rue Léon-Maurice Nordmann, dans le 13ème arrondissement. Au même moment, il fait son retour à l’ENSAD, mais cette fois-ci comme professeur d’Arts plastiques.
Il va y créer la section Illustration et organiser la première exposition d’élèves, en 1975. Dans sa classe, il enseigne toutes les techniques : aquarelle, acrylique, gravure, huile et organise des sorties pour dessiner sur le vif, par exemple au jardin des plantes ou à la Gare de Lyon. Il inaugure aussi le dossier de fin d’études qui doit prendre la forme d’un livre imprimé et perdure encore de nos jours à l’ENSAD.
À partir des années 1970, il commence à peindre une série de grandes toiles à l’acrylique pour dénoncer l’invasion de Prague par les troupes du Pacte de Varsovie qui mettent fin au Printemps de Prague d’Aleksander Dubček. Ces toiles sont régulièrement exposées en Italie, dans la galerie l’Agrifolio à Milan par la galeriste Livia Lucchini et à Venise. Dacia Maraini écrit alors une présentation de son travail à laquelle il adjoint son propre manifeste : Pourquoi peindre.
Il réalise à cette époque plusieurs toiles évoquant le match de hockey du 28 mars 1969 qui voit à Stockholm la victoire des sportifs tchèques contre ceux d’URSS, vision symbolique du patriotisme et de la violence de l’affrontement. D’autres toiles évoquent directement l’invasion soviétique.
À Montparnasse, Giannini rencontre Petr Fleishmann puis son jeune frère Michal, fils d’un diplomate tchèque en exil. Cette amitié fraternelle qui leur permet de pratiquer leur langue durera toute leur vie. Toujours à Montparnasse, les cafés comme La Coupole, les restaurants, les bars, sont le QG de ces jeunes artistes et intellectuels. Giannini illustre les menus du bar de nuit Le Rosebud dont il réalise aussi les deux grands panneaux d’entrée. La propriétaire Annick Rollin Roth le Gentil est une figure emblématique du quartier et une collectionneuse avertie.
1976 ET LA DEUXIÈME VIE DE GIANNINI
En 1976, il rencontre Violaine Hulné, son élève, qui deviendra sa femme. Il renoue alors avec sa seconde patrie, l’Italie, et tous deux commencent une série de séjours réguliers à San Gimignano en Toscane. C’est pour lui une période plus sereine.
Vers 1985, la figure de Pinocchio, souvent illustrée dans les livres pour la jeunesse, apparaît dans son œuvre. Suite à une commande destinée aux enfants, il redécouvre ce mythe et se l’approprie dans une série de petits dessins puis de grands formats sur papier et sur toile. Pinocchio n’est plus un personnage enfantin, c’est un éternel adolescent qui exige la vérité, c’est un être qui veut rester entier, joueur et pur, c’est Giovanni. Le peintre ne cessera plus de le faire apparaître dans son oeuvre.
1989 ET LA FIN DU TOTALITARISME
En 1989, avec la chute du mur de Berlin puis la Révolution de velours de Vaclav Havel, Giovanni peut enfin retourner à Prague, que l’artiste se réapproprie avec de longues marches, des rencontres, des retrouvailles.
En 1991, le décès de sa mère, puis celui de son père, le marquent profondément ; il commence à peindre une série d’huiles sur le thème d’un jeu de l’oie hasardeux dans lequel les personnages, prisonniers de cases ou entraînés dans des labyrinthes, semblent figés dans l’impossibilité d’agir face au destin.
En 1993, il épouse en secondes noces sa compagne de presque vingt ans, Violaine Hulné, elle aussi peintre, qui l’accompagnera pendant quarante-sept ans jusqu’à la fin.
La fille de Giannini, Patricia, est elle-même devenue graveur et sculpteur et les trois artistes apprécient de travailler ensemble dans l’atelier de la rue Nordmann. L’atelier Giannini, que les artistes appellent la Bottega, leur permet d’oeuvrer en collaboration pour l’illustration jeunesse.
1997, ARTISTES EUROPÉENS
Les Giannini installent en même temps un nouvel atelier piazza della Cisterna, à San Gimignano, où ils séjournent de longues périodes. À partir de 1997, lorsque Giovanni prend sa retraite des Arts déco, ils alternent leur vie entre Paris et la Toscane pendant que Patricia installe son propre atelier à Champagne-sur-Seine.
Après leur retour définitif à Paris, en 2021, Violaine Hulné ouvre l’atelier-galerie Giovanni Giannini au 2, rue Duméril, dans le 13ème arrondissement de Paris, où les travaux de l’artiste sont présentés au public et, en 2024, Giannini est invité à présenter une rétrospective de son oeuvre et de celle de Violaine Hulné, sur le thème de l’ouverture sur le monde, à la Maison des Arts d’Antony. Ce sera sa dernière exposition.
Giannini décède à Paris le 15 mars 2024.